Simplice Horus : un abandon à Rouen au XIXe siècle

Le récit d'un abandon d'enfant à l'hospice de Rouen en 1815. 
Même si on ne sait rien des circonstances de la naissance de cet enfant abandonné et de ses parents, la description précise des effets et la conservation d'un bout de tissu qui l'a accompagné dans un registre rendent cet ancêtre attachant.

Tour d'abandon de l'hospice civil de Rouen
Tour d'abandon de l'hospice civil de Rouen

L'histoire de Simplice Horus commence devant ce mur… ou plutôt ce trou dans le mur de l'hospice civil de Rouen (l’actuel hôpital Charles Nicolle), rue de Germont.

C'est le tour d'abandon où il fut déposé le 2 avril 1815.   

Les tours d’abandon

Le premier tour d’abandon en France fut mis en place par Saint Vincent de Paul en 1638 sur le modèle des "roues pour enfants trouvés" italiennes. Cette installation, généralement placée dans le mur d’un couvent ou d’un hospice, consiste en un cylindre dans lequel on dépose l’enfant et puis que l’on fait tourner vers l’intérieur ; enfin on tire une cloche afin qu’il soit récupéré. Le tour était une façon de lutter contre les infanticides en permettant un abandon anonyme.
A Rouen, c’est en 1758 que le premier tour vit le jour. Le décret impérial du 19 juillet 1811 imposa l’installation de tours d’hospices dans chaque chef-lieu d’arrondissement ; on en compta jusqu’à 251 en France. Leur usage commença à être abandonné dès 1830, notamment à cause des moralistes qui les accusaient de favoriser l’abandon. Ils furent définitivement abolis en 1904 au profit de l’accouchement sous X. Celui de Rouen fonctionna jusqu’au 1er octobre 1862.

Le dernier baiser, tableau de Charles François Marchal peint en 1858, musée des Beaux-Arts de Rennes
Photo (C) MBA, Rennes, Dist. RMN-Grand Palais / Adélaïde Beaudoin
La mère, qui a sans doute tiré la sonnette, dit adieu à son enfant que récupère déjà une femme à l'intérieur.

Le procès-verbal d’exposition

Voici ci-après le document qui détaille l’abandon de Simplice Horus :

Archives départementales de Seine Maritime, Hdepot3/Q272

Procès-verbal d’exposition de Simplice Horus
[Le Deux avril 1815 à huit heures du matin, a été trouvé exposé, à la porte de l’Hospice Général de Rouen, un Enfant du sexe Masculin Nouveau né, lequel s’est trouvé revêtu des effets ci-après.
savoir :
un bandeau ; un bonnet d'Indne fond blanc à fleurs violettes ; un fichu de toile jaune à rayes ; une chemise ; une couchette un lange de toile.
Il avait pour Remarque un ruban de soie violet glacé, sur sa tête.
Cet enfant a été nommé audit hospice horus simplice et il lui a été donné un collier portant n°190
Fait à Rouen, les jour et an susdits,
Donné en nourrice à Catherine Bourgeois fme de pierre Groult de Monterolier le 7 avril 1815]

Ces informations sont ensuite reportées sur le registre d’État Civil signé par les responsables de l'hospice général (le directeur Lebarbier et les employés Josse et Jubert).

Archives départementales de Seine Maritime, 3E 00999

L’attribution d’un collier

Le numéro 190 attribué sur le procès-verbal d’exposition correspond à l’ordre des enfants recueillis depuis le début de l’année 1815, mais aussi à un objet : le collier. Un collier scellé supportant une médaille de plomb avec le numéro 190 et l’année 1815 fut passé autour du cou de l’enfant, qui devait le conserver jusqu’à sa septième année. Selon le décret du 19 janvier 1811 concernant les enfants trouvés ou abandonnés et les orphelins pauvres, les pensions mensuelles des nourrices étaient payées d’après les certificats établis par les maires, qui devaient attester chaque mois d'avoir vu les enfants, identifiés par leur collier pour éviter toute tricherie.

Collier d’enfant trouvé utilisé au XIXe<\sup> siècle à l’Hospice Général de Rouen, avec le numéro 3
Musée Flaubert d’Histoire de la Médecine de Rouen
(C) Paris Normandie

Les habits de l’enfant

Tous ses habits sont détaillés et correspondent à la layette classique du nouveau-né :
Simplice Horus à son abandon
selon la description de ses effets
  • un bandeau : sans doute autour de la tête.
  • un bonnet : pour protéger la tête. Il était fait en Indienne, un tissu imprimé qui était à la mode entre le XVIIe et le XIXe siècle et imitait des étoffes importées des comptoirs des Indes. Rouen était un centre important de production. Les motifs étaient généralement des fleurs stylisées aux couleurs vives.
  • une chemise : premier vêtement porté par le bébé, sur la partie supérieure du corps, généralement recouvert d’une brassière.
  • un fichu : enroulé autour du cou de l’enfant pour maintenir sa tête droite, puis croisé sur la poitrine par dessus la chemise et noué dans le dos ou pris dans le lange ; il servait aussi de bavoir pour protéger la chemise.
  • la couchette : sur la partie inférieure du corps (l’équivalent d’une couche-culotte).
  • le lange de toile : placé par dessus la couchette.

La « remarque »

Les parents pouvaient laisser une « remarque », c’est-à-dire un signe de reconnaissance qui leur permettrait d’identifier leur enfant si ils se représentaient pour le reprendre, ce qui fut parfois mais rarement le cas.

Ruban que portait Simplice Horus comme « remarque », qui a été épinglé au procès-verbal d’exposition

C’est le rôle du ruban de soie violet glacé trouvé sur la tête de Simplice Horus, qui a été fixé par des épingles sur le registre. Sa mère (ou son père) en avait probablement conservé un autre morceau. Cela montre en tout cas leur attachement à l’enfant.

D’autres parents écrivaient un billet pour recommander l’enfant aux soins de l’hospice ou indiquer le nom de l'enfant.

L'abandon, tableau de Raymond Bonheur, 1826
Musée des beaux-arts de Bordeaux
© Lysiane Gauthier
La mère tient un billet qui accompagnera l'enfant.

Le nom Horus

Du 1er au 6 avril 1815 ont été recueillis et nommés à l’hospice civil de Rouen : Lucienne ARIANE, Maclou CERVUS, Noël ASOPE, Narcisse URBIQUE, Prudence DICOLE, Ursule HOLOPHE, Marguerite CAPENE, Maurice RELIN, Marthe BENIGNE, Honorine DICIENE, Eustache PARMIN, Marie ARCELLE, Martine NARIME, Charles LIPARE, Simon VATES, Charlotte PANDORE, Adrien TELLURE, Paulin LEVERIN…

Les prénoms et noms étaient attribués par le personnel de l’hôpital, qui semble-t-il choisissait des noms étranges pour éviter qu’ils ne correspondent à des patronymes déjà portés dans la région. Certains évoquent des dénominations érudites qui pourraient s’expliquer par la consultation d’ouvrages sur la mythologie, l’histoire antique ou la géographie ; d’autres ont dû être totalement inventés.
Statue égyptienne d’Isis allaitant Horus 
conservée au musée départemental
des Antiquités de la Seine Maritime à Rouen,
dont la collection égyptienne a été constituée à partir de 1833.
© Dugué François - Agence Albatros ; musées de la ville de Rouen

Dans les années 1800, les enfants trouvées avaient juste un prénom ; seuls ceux qui survivaient à leurs années de nourrices recevaient un nom. Dans les années 1830, les patronymes commençaient par la même initiale tous les trois jours suivant l’alphabet ; par exemple : du 1er au 3 janvier, à partir de la lettre A, du 4 au 8, de la lettre B, du 9 au 11, de la lettre C...

Horus, une inspiration égyptienne ?

Ainsi Horus est peut-être inspiré du nom du dieu égyptien à tête de faucon. Horus est généralement identifié comme le fils d’Osiris et d’Isis qui combat son oncle Seth, meurtrier de son père. La mythologie égyptienne était déjà bien connue en 1815, rendue célèbre depuis la campagne d’Egypte de Napoléon, de 1798 à 1801, à l’issue de laquelle des savants publièrent la Description de l’Egypte.

Le geste d’abandon

Pourquoi Simplice Horus fut-il abandonné ? Les raisons possibles sont la naissance hors mariage (amants dans l’impossibilité de se marier, domestique violée par son maître, prostituée...), la misère ou la maladie (mère morte en couche, famille trop nombreuse...). Six cent cinquante enfants furent abandonnés aux hospices de Rouen en 1815.

La ville de Rouen avait de nombreux quartiers pauvres, dont le faubourg de Martainville dans lequel se situait l’hospice civil. Entre deux rivières, le Robec et l’Aubec, qui fournissaient eau et énergie, ce quartier rassemblait artisans, meuniers, drapiers, teinturiers et tanneurs ; il devint insalubre au XIXe siècle, occupé par une population miséreuse.
Des mères se déplaçaient aussi de villages plus ou moins éloignés pour abandonner leur enfant.

Carte de Rouen éditée par Frère en 1839, Bibliothèque nationale de France.


L’hospice civil, lieu de l’abandon

L’histoire de l’hôpital Charles-Nicolle remonte à la fondation d’un Bureau des Pauvres en 1534. En 1646, la communauté des Filles de la Croix servit l’hôpital, suivie en 1715 de la congrégation Notre-Dame-de-Charité. En 1768 furent construits les bâtiments sur la rue de Germont, suite à une donation.

A la Révolution, l’hôpital passa sous l’autorité de l’administration municipale. Il devint l’Hospice Général en 1803. Chassées à la Révolution, les religieuses de Notre-Dame-de-Charité revinrent après le Concordat de 1802, et restèrent jusqu’en 1979 ; elles  se chargeaient probablement de l’accueil des enfants trouvés.

En 1965, l’hôpital fut rebaptisé « centre hospitalier universitaire Charles Nicolle », en hommage au chercheur rouennais récompensé par un prix Nobel en 1928 pour ses découvertes sur le typhus.

Carte postale des années 1900 : intérieur de la chapelle de l'hospice civil, où fut probablement baptisé Simplice Horus
Archives départementales de la Seine Maritime 11Fi1914

Prochaine étape pour l'enfant abandonné : le placement en nourrice à la campagne.
A suivre...

Retrouvez la généalogie de Simplice Horus sur Geneanet.

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