Jacques Salzet : un colporteur auvergnat en Normandie

Le parcours d'un colporteur auvergnat jusqu'au Pays de Bray, au XIXe siècle.


1824 : Mariage de Jacques Salzet à Equiqueville

Jacques Salzet épouse Marie Félicité Tacel le 11 février 1824 à Equiqueville, dans le Pays de Bray.Equiqueville est encore une commune indépendante à l'époque. Elle est située dans une vallée, sur la rive gauche de la Béthune, entre Dieppe et Neufchâtel-en-Bray. Sur l'autre rive trouve Saint-Vaast, commune à laquelle elle est réunie par ordonnance royale en date du 21 juillet 1824 pour former Saint-Vaast-d'Equiqueville.

Acte de mariage de Jacques Salzet et Marie Félicité Tassel à Equiqueville
Archives départementales de Seine Maritime, 4E 05187

[Mairie d'Equiqueville
Arrondissement communal de Dieppe.
Du onzième jour du mois de février l'an mil huit cent vingt quatre sur les neuf heures du matin
Acte de Mariage de Jacques Salzet agé de [vingt-]huit ans né en la commune de Vérargues département du Cantal né le trentième jour du mois de Germinal An treize de la république française à trois heures du soir profession de colporteur demeurant en la commune des grandes ventes département de la seine inférieure fils majeur de Jean Salzet marchand domicilié aux grandes ventes et de marie aguttes son épouse demeurant en la commune de virargues département du Cantal d'une part le père a reconnu l'enfant avant le Mariage.
Et de marie félicité Tacel agée de vingt quatre ans née le vingt messidor de l'an huit de la république française en la commune d'Equiqueville département de la Seine inférieure fille majeur de françois Tacel journalier domicilié dans ladite commune d'Equiqueville département de la seine inférieure et marie madeleine varin demeurant aussi à Equiqueville d'autre part. […]
En présence de Jean Salzet père du futur demeurant aux grandes ventes marchand âgé de soixante sept ans
De françois Tacel père de la future demeurant à Equiqueville Journalier agé de soixante deux ans
De Nicolas Follain demeurant à Equiqueville profession de cultivateur agé de soixante sept ans.
De Joseph Crétay demeurant aux grandes ventes profession de domestique agé de vingt neuf ans
tous quatre du département de la Seine Inférieure […]
Et ont les dits Epoux et témoins signé après lecture faite la future a déclaré ne savoir écrire.]

Le métier ancien de colporteur ou porte-balle

Jacques Salzet est désigné dans les actes d’État Civil comme colporteur ou porte-balle.

Le colporteur est un vendeur ambulant parcourant villes et villages pour vendre les marchandises qu'il transporte sur son dos, dans une "balle" en bois, d'où le nom imagé de "porte-balle". Il s'agit généralement d'articles textiles et de mercerie.

Le Porte-Balle, gravure de Karl Guirardet parue dans Le Magasin pittoresque de 1851
Spiessens [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)]

Direction le Cantal

Selon son acte de mariage, Jacques Salzet a pour domicile la ville des Grandes Ventes, comme son père présent à la cérémonie, mais c'est en réalité plutôt un point de chute temporaire pour les deux hommes, qui avaient une activité saisonnière de colportage mais revenaient le reste de l'année dans leur village auvergnat.

Jacques Salzet voit le jour pendant la période révolutionnaire, dans le hameau Auxillac de Virargues, à 1 025 mètres d'altitude.

Virargues est un village d'environ cinq cent habitants situé à proximité de Murat, dans la vallée de la rivière Alagnon, et entourée des monts du Cantal. Surnommée la ville aux trois rochers, Murat était une ville commerçante et artisanale, principal lieu de passage à travers le Massif central.

Carte d'Auxillac
© EHESS, CNRS, BNF, IGN, CRAIG, FEDER, BRGM

L'architecture locale est caractérisée par des constructions en murs de pierres volcaniques avec des toits de lauze.

Dépendance de la Maison de Chaylus à Auxillac
Archives départementales du Cantal, 45 Fi 6542. Cliché André Muzac, 1979

Depuis le XVIIIe siècle, la région de Murat, Allanche et Saint-Flour est caractérisée par l'émigration temporaire de ses habitants pendant la saison hivernale vers l'Ouest ou le Sud-Ouest, qui font du commerce ou vendent leur force de travail : colporteurs, ouvriers, scieurs de bois… D'après les délivrances de patentes de colporteurs, on estime que plus de six mille individus étaient expatriés à l'époque. Ce sont soit des colporteurs, soit des marchands ambulants équipés d'animaux de bât. Ils empruntent généralement des itinéraires semblables d'une année sur l'autre, car ils vendent à crédit et récupèrent l'argent dû lors de la tournée suivante. Ils sont également organisés en réseaux d'entraide pour recouvrir les dettes et récupérer des stocks. Les archives notariales permettent aussi de retrouver les contrats établis avec les fournisseurs et les employés. Partis au début de l'automne, ils sont de retour à Pâques pour les travaux des champs.

Jean Salzet épouse Marie Aguttes en 1781 à Virargues. Le couple a au moins dix-huit enfants. Sur les actes de l’État Civil, il est mentionné comme "simple laboureur", puis comme cultivateur. Aucun indice sur une activité de marchand, à part le fait qu'il est absent lors de trois déclarations de naissance de ses enfants ; son père, Jacques Salzet, s'en charge en mars 1797 et février 1798.

Acte de naissance de Jacques Salzet le 19 avril 1795, Virargues
Archives départementales du Cantal
[aujourdhuy trentième jour du mois de germinal l'an troisième de la république française une et indivisible a trois heures du soir par devant moi pierre rolland officier public de la commune de Virargues réélu le dix sept nivôse dernier pour dresser les actes destinés à constater les naissances mariages et décès des citoyens est comparu en la salle publique de la maison commune jean Salzet cultivateur domicilié en la dite municipalité de virargues lequel assisté de jacques salzet âgé de soixante quatre ans et de anne aguttes âgée de quarante ans aussi cultivatrice le premier ainsi que le second demeurant dans le département du cantal municipalité de virargues section et lieu d'auxiliac a déclaré à moi pierre rolland que marie aguttes son épouse en légitime mariage est accouchée hier vingt neufvième jour du présent mois de germinal a six heures du matin en sa maison située au lieu d'auxiliac d'un enfant mal qu'il m'a présenté et auquel il a donné le prénom de jacques salzet d'après cette déclaration que les citoyens jacques salzet et anne aguttes ont certifié conforme […] le présent acte que jean salzet père de l'enfant et les deux témoins jacques salzet et anne aguttes ont declaré ne savoir signe de ce requis]

Antoine Watteau, Etude de colporteur,
musée Bonnat-Helleu de Bayonne.

© RMN-Grand Palais / René-Gabriel Ojéda

D'autres marchands colporteurs natifs de Virargues se sont installés en Seine-Maritime.

Ainsi :

Jean Chirol, né en 1750 à Virargues, se marie en 1786 avec Marie Madeleine Bréard à Lammerville, dans le Pays de Caux. Il décède en 1831 à Bacqueville-en-Caux. Sa fille Marie Madeleine Rose épouse en 1810 Pierre Pons, un marchand colporteur originaire d'un autre village proche de Murat dans le Cantal, Chastel.

Jean Salzet dit Gentil, originaire d'Auxilliac épouse Marie Marguerite Véronique Ricouard en 1802 à Gamaches, dans la Somme ; il décède en 1839 à Eu.

Jean Aguttes est un cousin germain de Marie Aguttes, mère de Jacques Salzet. Témoin du décès de Jean Salzet en 1839, il a gardé la profession de marchand colporteur, et s'est marié en 1830 à Envermeu avec Pélagie Patenotre. Parmi ses témoins, Pierre Rolland, un maître ramoneur domicilié à La Chapelle d'Alagnon, commune voisine de Virargues, et résidant à Envermeu. Il y décède en 1846.

Vie de Jacques Salzet au Pays de Bray : colporteur puis ramoneur

Revenons à notre colporteur Jacques Salzet, qui se marie avec Marie Félicité Tassel trois jours après la naissance de leur fils, Alexandre Jacques Salzet. Son activité d'itinérance et les délais pour obtenir les actes auprès de sa commune de naissance pourraient expliquer le retard de ce mariage. A noter, dans l'acte de naissance, une erreur dans l'âge du marié, et l'année de sa naissance : An III et non An XIII.

La famille s'installe aux Grandes Ventes, et Jacques Salzet conserve son métier de colporteur en 1826, lors de la naissance de son second fils, Nicolas Stéryl. Il est d'ailleurs absent et c'est la sage-femme, Dorothée Romagnole, qui fait la déclaration de naissance.

Il change ensuite de profession, devenant « maître ramoneur » comme mentionné lors de la naissance de son fils Emile Frédéric en 1829.

Ramoneur dans un jeu abécédaire
© RMN-Grand Palais / René-Gabriel Ojéda
Un article de Francis Renout publié sur le site du Cercle généalogique du Pays de Caux fait la lumière sur cette profession, qui faisait aussi partie des métiers itinérants exercés temporairement par les paysans auvergnats pendant les mois d'hiver. Le maître ramoneur recrutait de jeunes garçons pauvres pour effectuer le ramonage des cheminées. Leurs conditions de travail étaient très dures, avec les risques de chutes et de maladies liées à la toxicité de la suie. Ils étaient parfois maltraités par leur maître, mal-nourris et mal-logés, forcés à mendier. On pourrait donc supposer que Jacques Salzet recrutait des petits ramoneurs dans la région de Virargues pour les faire venir en Normandie.

Il existe également des exemples de ramoneurs cantaliens venus s'installer en Normandie. Ainsi Jean Paillier, né en 1816 à Chalinargues, se marie en 1844 à Ingouville (Le Havre) avec Augustine Virginie Devaux.


En 1838 naît un autre fils, Louis Eugène.


Jacques Sarget décède le 27 juillet 1851 à Saint-Vaast-d'Equiqueville, à l'age de cinquante-six ans, dans le hameau des Hôtelets qui est accolé à la commune des Grandes Ventes. Sa veuve décède en 1870 au même lieu.

Descendance de Jacques Salzet

Son fils aîné, Jacques Alexandre, est lui-aussi maître ramoneur lors de son mariage avec Rosalie Désirée Lambert aux Grandes Ventes en 1853. Il devient journalier et a quatre enfants.

Signatures de Nicolas Stéryl et de son père Jacques
lors du mariage de ce premier en 1850, à Saint-Vaast-d'Equiqueville

Archives départementales de Seine Maritime, 4E 06044
Son deuxième fils, Nicolas Stéryl, est déclaré sous le nom de « Sarjeis » lors de sa naissance, et conserve cette orthographe différente, qui s'explique par le fait que Jacques Salzet signe « sarjeit ». Il est cultivateur à Saint-Vaast-d'Equiqueville.

Ses deux autres fils, Emile Frédéric et Louis Eugène, décèdent avant leur majorité à Saint-Vaast-d'Equiqueville.



Retrouvez la généalogie de Jacques Salzet sur Geneanet.


Quelques sources sur les colporteurs et les ramoneurs :
  • Abel Poitrineau, « Petits marchands colporteurs de la Haute Planèze d'Auvergne à la fin de l'Ancien Régime », Annales du Midi, année 1976 88-129 pp. 423-436 ; disponible sur Persee
  • Article de Francis Renout sur le site du Cercle généalogique du Pays de Caux

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