Marguerite Thérèse Picard, élève des hospices civils de Paris

Le 19 février 1813, Marguerite Thérèse Picard arrive en Picardie… Âgée de deux mois, la fillette abandonnée à Paris vient d'effectuer un long voyage de 160 kilomètres pour être confiée à une nourrice de campagne.


Abandonnée en prison

Marguerite Thérèse Picard est née le 8 décembre 1812 à Paris, dans le VIe arrondissement. Enfant naturelle, elle porte le prénom de sa mère. Deux mois plus tard, le 17 février 1813, cette dernière, détenue à la prison de Saint-Lazare, abandonne son enfant.

Entrée de la prison Saint-Lazare de Paris au XIXe siècle
A droite, entrée de la prison Saint-Lazare de Paris au XIXe siècle
Bibliothèque Nationale de France, Gallica


La prison Saint-Lazare

Au XIIe siècle, les hospitaliers Saint-Lazare de Jérusalem fondent une léproserie, située dans l'actuel Xe arrondissement de Paris ; les bâtiments abritent sous l'Ancien Régime une maison de soin, un séminaire, une maison de correction... Ils sont transformés en prison à l'époque révolutionnaire. L'établissement, géré par la préfecture de police, est réservé aux femmes depuis 1794 et accueille toute sortes de détenues, prévenues ou condamnées, pour délits, crimes, dettes, prostitution… Les prostituées atteintes de maladies vénériennes y son également contrôlées et soignées.

Détenues dans la cour de la prison Saint-Lazare
Détenues dans la cour de la prison Saint-Lazare vers 1815-1830
Bibliothèque Nationale de France, Gallica

En 1823, les bâtiments datant du XVIIe siècle, en mauvais état, sont remaniés. Après la fermeture de la prison en 1932, seule cette partie postérieure à la présence de Marguerite Picard subsiste : la chapelle et l'infirmerie construites en 1828 par Louis-Pierre Baltard et transformées en médiathèque.

Cour Médiathèque Françoise Sagan
La cour de la médiathèque Françoise Sagan, un havre de culture à la place de la prison

A son entrée en prison, Marguerite Thérèse aurait pu choisir de placer son enfant au dépôt pour pouvoir le récupérer à sa sortie. Sans informations sur sa peine (les registres d'écrou n'étant pas conservés), on peut imaginer que la durée de la détention, la nature de sa peine ou l'état de dénuement dans lequel elle était l'ont contrainte à préférer l'abandon.

Enfant trouvée de la Maternité

L'officier de paix Boachon transporte l'enfant jusqu'à l'hospice de la Maternité, porteur d'un ordre de la Préfecture de Police.

Ordre de la Préfecture de Police Enfants trouvés
Ordre de la Préfecture de Police qui accompagne l'enfant lors de son arrivée à l'hospice de la Maternité,
enregistré comme procès verbal d'admission
Archives de Paris, D2H DEPOT/ENFANTSTROUVES 1176

L'Hospice de la Maternité

L'Hospice de la Maternité a été créé dix-sept ans auparavant à Paris par le décret de la Convention du 10 Vendémiaire an IV (20 octobre 1795). Il a pour mission de prendre en charge des accouchements et des enfants abandonnés, et prend le relais de l'Hospice des Enfants Trouvés de la « Couche » (rue Neuve Notre Dame », établissement fondé par saint Vincent de Paul). La section « Allaitement » est installée rue d'Enfer, dans l'ancien couvent de Port-Royal, dont quelques bâtiments historiques subsistent encore aujourd'hui à proximité de la Maternité Port Royal.

Hôpital de la Maternité par A. Karl, fin du XIXe siècle
Bibliothèque Nationale de France, Gallica

Marguerite Picard est enregistrée au numéro matricule 803 sur le registre chronologique d'admission.

Un autre document, le registre des enfants trouvés de la Maternité, consigne les renseignements permettant d'identifier chaque enfant, son lieu de naissance, ses parents s'ils sont connus, les papiers et les vêtements qu'il porte à son arrivée.

Registre des enfants trouvés de la Maternité
Description des vêtements de l'enfant à son arrivée,
Registre des enfants trouvés de la Maternité
Archives de Paris, D2H DEPOT/ENFANTSTROUVES 1252


Un descriptif précis des habits

Marguerite Thérèse Picard porte [une chemise une brassière rouge des Indes un fichu d'Indienne bleue un fonds [?] brun un béguin un bonnet rouge un de mousseline une couche un lange piqué et un mauvais lange de laine].

  • Le béguin (petit bonnet en toile ou en laine) et les bonnets sont mis dès la naissance autour de la tête du nourrisson ;
  • le cou est protégé par un fichu ;
  • le haut du corps est revêtu d'une chemise et d'une brassière (petite chemise à manches se nouant dans le dos) ;
  • le corps est enveloppé d'une couche, puis de langes.
Gustave Moreau, Etude pour un nouveau-né
Gustave Moreau, Etude pour un nouveau-né
Photo (C) RMN-Grand Palais / René-Gabriel Ojéda
Paris, musée Gustave Moreau

Concernant les tissus, la mousseline est une toile de coton fine, peu serrée et légère ; l'indienne est étoffe de coton imprimée, qui imite les tissus en provenance des Indes ; et le lange piqué est "formé de deux épaisseurs d'étoffe superposées, maintenues par des piqûres formant un dessin régulier, et entre lesquelles peut s'intercaler un rembourrage" (selon le Trésor de la Langue Française Informatisé).

Ces effets correspondent aux descriptions des layettes de l'époque, comme par exemple dans le Dictionnaire des ménages de 1839 :

Dictionnaire des ménages layette
Extrait du Dictionnaire des ménages d'Anthony Dubourg, 1839
Bibliothèque Nationale de France, Gallica

Un rapide placement en nourrice

Le lendemain, une nourrice est déjà désignée pour la prendre en charge : Marie Parviller, femme de Louis Lefevre à Beaucamp-le-Vieux. L'information est inscrite sur le registre chronologique d'admission.
Selon Anne-Claire Lauzier, « Les enfants, subissent un examen médical approfondi du médecin qui les déclarent aptes ou non à partir pour la campagne dans les vingt-quatre heures. Le but est de les y envoyer le plus rapidement possible pour éviter de loger les enfants sains avec les enfants malades. »
Les meneurs recrutent les nourrices dans des campagnes éloignées de Paris ; ce sont généralement des paysannes, qui reçoivent un pain de départ, une layette et reçoivent un petit salaire mensuel.

Une enfant Picard en Picardie...

Commence pour Marie Thérèse Picard un voyage de 160 km jusqu'en Picardie.

Le voyage

Des archives concernant le transport des enfants envoyés en nourrice dans la région de Châteaudun nous permettent de connaître les conditions de départ avec les feuilles de départ qui accompagnent les convois d'enfants.

Feuille de départ en nourrice
Feuille de départ datée de 1825,
pour un convoi de 9 enfants transportés sous trois jour à Châteaudun, dans l'Eure-et-Loire
Archives de Paris, Etat nominatif des nourrices et des enfants envoyés en nourrice (D2H-DEPOT-ENFANTSTROUVES-704)

Le convoi est placé sous la responsabilité d'une femme surveillante ; la voiture conduite par un meneur transporte les nourrices et les enfants en prenant soin de ralentir l'allure sur les chemins en mauvais état.

L'arrivée des nourrices
L'arrivée des nourrices, tableau attribué à Etienne Jeaurat
Musée municipal de Laon. Photo (C) RMN-Grand Palais / Agence Bulloz


Une nourrice de campagne à Beaucamps-le-Vieux

La nourrice, Marie Angélique Parvillers, a quarante ans. Mère de six enfants, elle a eu son dernier enfant quatre ans auparavant et doit probablement utiliser l'allaitement artificiel au lait de vache. Le bourg de Beaucamps-le-Vieux – 1 500 habitants environ à l'époque, est spécialisé dans le tissage de toile et les métiers du bois. Louis Jacques Lefèvre, est fabricant de toile (appelé « bellinger » dans les actes) et elle est cardeuse de laine. Il n'a pas de plus renseignements sur cette nourrice dans les archives des enfants trouvés de Paris.

Une pension versée jusqu'à 12 ans

Selon un décret du 19 août 1793, les enfants sont placés en nourrice jusqu'à l'âge de douze ans ; puis le versement de la pension est stoppé et ils deviennent domestiques chez leur famille nourricière ou un agriculteur du coin, ou entrent en apprentissage chez un artisans.

C'est ainsi que Marguerite Thérèse est recensée dans l'Etat des enfants sortis de pensions du 4e trimestre 1824.

Etat des enfants sortis de pensions
Etat des enfants sortis de pensions du 4e trimestre 1824
Archives de Paris


Une nourrice elle-même enfant abandonnée

Sous la surveillance du préposé Campion, Marguerite Thérèse a changé de nourrice ; été confiée à un certain bloquelle du Caule, dans l'arrondissement de Neufchâtel-en-Bray, en Normandie. Grâce au contrat de mariage de Marguerite Thérèse, l'identité de la nourrice a pu être précisée. Il s'agit de [Marie victoire Joseph, femme de jacques Bloquel demeurant au Caule, mère nourrice de la future]. Cette nourrice est elle-même une enfant abandonnée à Paris, [élève de l'hôpital des enfants trouvés] selon son acte de mariage. En 1792, Marie Victoire Joseph Lortioir (ou Lortier/Lortoire) épouse le cordonnier Jacques Bloquel et le couple, qui a cinq enfants, prend en nourrice plusieurs enfants trouvés des hospices de Rouen et de Paris. Les registres d’État Civil du Caule comptent de nombreux actes de décès d'enfants trouvés, le plus souvent en provenance des hospices de Rouen, placés chez des femmes du Caule. Une des filles de Marie Joseph Victoire, Rosalie, épouse d'ailleurs un de ces enfants trouvés, Nicolas Dunie, [enfant de l'hospice général de Paris] devenu couvreur en chaume à Sainte-Beuve-aux-Champs.

Olivier Stanislas Perrin, La nourrice
Olivier Stanislas Perrin, La nourrice
Photo (C) RMN-Grand Palais (MuCEM) / Franck Raux
Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée


Un mariage à 19 ans

Le 22 décembre 1831, à l'âge de dix-neuf ans, Marguerite Thérèse épouse Antoine De Bray, âgé de vingt-huit ans et originaire de Beaussault, ville située à une dizaine de kilomètres du Caule-Sainte-Beuve où habite encore la jeune femme. L'administration des Hospices civils de Paris, tutelle de la jeune femme mineure, envoie son consentement au mariage qui est enregistré par le notaire qui établit le contrat de mariage.

Consentement au mariage établi par l'Administration des Hospices civils de Paris
Consentement au mariage établi par l'Administration des Hospices civils de Paris
Archives notariales des archives départementales de Seine-Maritime (2E83)

Les deux époux, journaliers, sont pauvres et analphabètes. Selon le contrat de mariage, ils apportent leurs vêtements ; Marguerite Thérèse ajoute quelques meubles et linges : un lit composé de couche paillasse, un lit de plumes, un traversin rempli de plumes, une couverture de coton, une courtepointe en toile flammée, une armoire ancienne en bois de chêne à deux battants fermant à clef, deux paires de draps et une nappe. Ils s'installent au hameau Grattenoix de Beaussault et ont cinq enfants.

Marguerite Thérèse Picard décède le 4 janvier 1886 à l'âge de soixante-treize ans.

Retrouvez sa généalogie sur mon compte Geneanet.

Principales pistes explorées :

Etat civil et registres paroissiaux :

Détruit en 1871 lors des incidents de la Commune, l’État Civil de Paris a été en partie reconstitué. L'acte d'abandon de Marguerite Thérèse a servi à reconstituer son acte de naissance, mais apporte uniquement la date et l'arrondissement, sans information particulière sur sa mère, Marguerite Picard, qui porte de plus un nom courant. Quelques registres paroissiaux de l'ancien VIe arrondissement ont été explorés sans succès (cote D6J).

Prison Saint-Lazare :
  • Agnès Chauvin, « La chapelle de l’ancien hôpital Saint-Lazare », In Situ, 11/2009.
Enfants trouvés de Paris :
Vêtements des nourrissons :
  • Définitions du Trésor de la Langue Française Informatisé.
  • Anthony Dubourg, Dictionnaire des ménages : répertoire de toutes connaissances usuelles, encyclopédie des villes et des campagnes, T. 2, 1839, numérisé sur Gallica.
  • Une description de la layette également dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.
  • Série d'articles très bien illustrés sur « La Vêture des enfants trouvés », blog Les Petites Mains.
  • Valérie Ranson-Enguiale, « L'emmaillotement », Histoire par l'image.

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