Les coffretiers et les malles peintes normandes

Retour sur l'exposition "Malles peintes normandes", première exposition temporaire consacrée à ces objets d'art populaire typiques de l'artisanat rouennais, qui a eu lieu d'octobre 2019 à mars 2020 au Musée des Traditions et Arts Normands du Château de Martainville. Et c'est l'occasion de parcourir quelques archives sur une famille de coffretiers installés à Rouen.

Autour de la collection du Château de Martainville, plus importante collection muséale de malles peintes avec trente-cinq pièces, étaient exposés quelques exemplaires provenant de collections privées.

Malles peintes normandes Rouen
Malle peinte, XIXe siècle. Collection du Musée des Traditions et Arts Normands de Martainville.
Malle peinte, 1er quart du XIXe siècle. Collection particulière.


Les malles peintes normandes

Les malles peintes ont été fabriquées principalement à Rouen à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Elles deviennent l'une des productions typiques de la ville jusque dans les années 1890. 
Elles sont appréciées localement, vendues dans les boutiques de Rouen ou dans les campagnes par les colporteurs, mais aussi envoyées dans d'autres régions françaises et dans des pays lointains grâce au développement du commerce maritime et ferroviaire. Ainsi, lors de l'Exposition universelle de 1878, la ville de Rouen présente les produits du commerce qui transitent par son port, et qui incluent "la poterie commune, le beurre salé, la verrerie, les tissus de coton, de jolis hamacs bariolés pour l'Amérique, et même de charmantes malles et des coffres normands peints en blanc et décorés de fleurs de couleurs vives" (selon un article du journal Le Rappel du 23 juillet 1878). 

Technique et décor

Les malles peintes normandes se caractérisent par :
  • une longueur d'une quarantaine à une soixantaine de centimètres, pour une hauteur et une largeur d'une trentaine de centimètres ; 
  • un couvercle bombé ;
  • des panneaux de bois de hêtre ou de sapin, provenant des forêts alentours (la forêt de Lyons notamment) ;
  • un assemblage simple par charnières en fils de fer pour fixer le couvercle,
  • une anse en métal fixée sur le couvercle,
  • une serrure en métal à moraillon,
  • un décor peint à la détrempe sur toutes les faces sauf le panneau arrière. 

Les motifs, esquissés rapidement avec quelques couleurs, représentent :
  • des fleurs, seules, en guirlandes, en corbeille ; on reconnait des roses, des lys, des oeillets, des tulipes...
Malle peinte normande Rouen
Malle peinte du XVIIIe siècle.
Collection du Musée des Traditions et Arts Normands de Martainville.

  • des oiseaux.

Malle peinte normande Rouen
Malle peinte, fabrique Delaplace, 2e moitié du XIXe siècle.
Collection du Musée des Traditions et Arts Normands de Martainville.
  • des draperies, qui évoquent les étoffes et effets vestimentaires qui pouvaient être rangés dans les coffres.
Malle peinte normande Rouen
Malle peinte du XIXe siècle. Collection du Musée des Traditions et Arts Normands de Martainville.
  • des décors d'architecture (autel, temple) ou des coeurs qui évoquent le mariage et l'amour, car les malles pouvaient accompagner le trousseau de mariage ; elles sont d'ailleurs appelées "coffres de mariage" au XIXe siècle.
Malle peinte normande Rouen
Malle peinte, 1er quart du XIXe siècle. Collection particulière.
  • des motifs particuliers, historiques, religieux, évoquant la royauté ou la Révolution française...
Armoire normande avec trousseau
Armoire normande garnie avec le trousseau de la mariée et
une malle peinte par la fabrique Debas (2e moitié du XIXe siècle).
Collection du Musée des Traditions et Arts Normands de Martainville.


Coffrets à bijoux

Des petits coffrets à couvercle plat étaient également fabriqués, avec des motifs floraux. Ils pouvaient servir d'écrin aux bijoux vendus chez les bijoutiers, comme le montre cette étiquette mentionnant la boutique "Au Soleil d'Or" de la Veuve Delarue.
Malles peintes normandes Rouen
Coffrets à bijoux du XIXe siècle.
Collection particulière / Collection du Musée des Traditions et Arts Normands de Martainville.

Malles peintes normandes Rouen
Coffret à bijoux du XIXe siècle.Collection du Musée des Traditions et Arts Normands de Martainville.


Les "coffretiers"

La façon de peindre et le décor permettent d'identifier des écoles, et même des fabricants grâce aux étiquettes qui sont restées collées dans certaines malles.

Le catalogue d'exposition liste les fabricants, dont on retrouve le nom au XIXe siècle dans l'Almanach de Rouen et des départements de la Seine-Inférieure et de l'Eure, sous la profession de "coffretier" - fabricants de coffres - ou "layetier", terme souvent associé à "emballeur".

Selon le Nouveau manuel complet du menuisier en bâtiments et du layetier-emballeur de Nosban (1873), "le travail du Layetier consiste en une sorte de menuiserie grossière et restreinte, ayant pour objet la confection des caisses de tout genre et de quelques ouvrages accessoires. Le nom de layetier vient de layette, espèce de boîte propre à ranger du linge d'enfant, et, par extension, ce linge lui-même ; il indique assez que le layetier est un fabricant de boîtes." Donc le layetier s'occupe de fabriquer des boîtes, le plus souvent destinées au transport d'objets. Ce manuel disponible en ligne sur Gallica détaille les techniques et instruments utilisés pour le travail du bois.


    Malle peinte normande Rouen
    Malle peinte, fabrique Aubry ?, début du XIXe siècle.
    Collection particulière.

    La fabrique Debas

    J'ai parcouru quelques archives numérisées à propos de la famille Debas, qui fonda un atelier en 1819 à Rouen.

    En effet, Louis Robert Xavier Debas, âgé de vingt-deux ans, s'installe à Rouen à l'automne 1819 en tant que coffretier. Il est originaire du village de Fleury-la-Forêt, situé dans l'Eure à une quarantaine de kilomètres, au coeur de la forêt de Lyons, considérée comme l'une des plus belles hêtraies d'Europe. Il est issu d'une famille de layetiers qui disposent ainsi directement de la ressource en bois. Son installation à Rouen lui permet accéder au marché citadin - car son atelier principal et sa boutique sont situés rue aux juifs, au centre-ville, juste en face du Palais de Justice - et également aux activités commerciales qui transitent par Rouen et ont besoin d'emballages (commerce maritime, puis commerce par voie ferrées) ou d'objets décoratifs et peu onéreux (colporteurs). Un chantier de bois au mont Riboudet et une scierie hydraulique à Lyons-la-Forêt lui assurent l'approvisionnement en matières premières.

    Debas coffretier
    Publicité pour Debas parue dans l'Almanach de Rouen de 1862, qui mentionne la provenance des bois d'emballage
    Bibliothèque nationale de France
    Plusieurs membres de sa famille s'installent également comme coffretiers à Rouen dans les années 1820 : son cousin Pierre Louis Alexandre Debas, rue du Bac (jusqu'à sa mort en 1858) et son beau-frère Jacques Pierre François Canu, rue de la Savonnerie.

    Les malles fabriquées par l'atelier comportent des bouquets de fleurs et des oiseaux.

    Malle peinte normande Rouen
    Ensemble de malles peintes par la famille Debas, XIXe siècle. Collection du Musée de Martainville.
    Louis Robert Xavier Debas épouse Marie Aimée Desirée Benard en 1820.

    Signature de Louis Debas et de son frère Pierre sur l'acte de mariage de Louis Debas en 1820 à Fleury-la-Forêt
    Etat Civil de Rouen, Archives Départementales de la Seine-Inférieure, 8 Mi 1734

    Ils ont neuf enfants, dont quatre meurent en bas âge. Deux de ces enfants sont décédés très jeunes chez leur nourrice : Euphrasie Désirée, âgée d'à peine un mois, confiée à une nourrice de Bois Guillaume en 1823, et Edouard, placé en nourrice à Fleury-la-Forêt. A l'époque, il est courant pour les artisans de confier leurs enfants très jeunes à une nourrice pour pouvoir de continuer à travailler, mais cette séparation augmentait fortement le risque de mortalité.

    L'aîné, Pierre Louis Xavier, né à Rouen en 1821, est contremaître de scierie à Lyons-la-Forêt - peut-être celle de sa famille - lorsqu'il se marie en 1851 avec Marie Eloïse Paris sans le consentement de ses parents. 

    Julienne, née en 1824, épouse Adonis Toutain, un épicier et pharmacien qui habite Hauville dans l'Eure.

    Léocadie, née en 1827, épouse l'épicier Jean Baptiste Lecoq installé non loin de l'atelier de ses parents, dans la rue aux Juifs à Rouen.

    Aimée, née en 1832, épouse Narcisse Alexandre Buquet en 1862. Son mari, issu d'une famille originaire de Fleury-la-Forêt, fait partie d'une célèbre famille de graveurs, qui ont fortement contribué à l'industrie textile rouennaise. Leur atelier est spécialisé dans la gravure pour l’impression des toiles imprimées et des mouchoirs de cou.

    Alfred, né en 1835 devient coffretier dans l'atelier de son père. Il prend la succession de l'affaire suite à la mort de ce dernier dans sa maison de Lyons-la-Forêt, en 1865.

    Publicité pour Debas parue dans l'Almanach de Rouen de 1867

    L'atelier produit des malles jusque vers 1890, puis poursuit son activité dans l'emballage et les articles de voyage.

    Retrouvez la généalogie des Debas sur Geneanet.

    Le Château de Martainville

    Et n'oubliez pas de retourner au Château de Martainville pour voir quelques unes de ces malles peintes !

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