Une épicerie à Neufchâtel-en-Bray

Voici une petite enquête sur une épicerie tenue par mon arrière-grand-mère à Neufchâtel-en-Bray dans les années 1920. 
Direction rue Saint-Pierre à Neufchâtel-en-Bray au milieu du XIXe siècle. 

Les épiciers successifs

D'abord, l'étude des recensements et des éléments de l'état civil m'ont permis de retrouver en partie les épiciers qui se sont succédé dans la boutique :
  • Années 1860-1880 : L'épicerie est créée vers 1860. Edouard Léger est le premier épicier mentionné dans les recensements. Peut-être a-t-il créé la boutique après son mariage en 1857 avec Angélique Lelong ; le couple a une fille, prénommée Alexandrine Aglaé. Il décède en mars 1881 à l'âge de cinquante-trois ans et sa femme ne reprend pas l'activité.
  • Années 1880-1890 : Aimé Gimer, épicier à Grigneuseville, s'établit dans le magasin. Marié avec Prudence Lefebvre, il a un fils, Georges Emile. Il décède en 1900 à l'âge de cinquante-huit ans. 
  • Vers 1901 : Jules Brunel et sa femme Marie Désirée sont commerçants Grande rue Saint-Pierre à Neufchâtel-en-Bray depuis leur mariage en 1894. Ils sont mentionnés dans l'épicerie dans le recensement de 1901 ; en 1903, ils ont quitté Neufchâtel-en-Bray pour Gaillefontaine.
  • Vers 1906 : Emile Frébourg a épousé Marie Berthe Cavas en 1903. Auparavant garçon épicier à Lammerville, Neufchâtel ou Ambrumesnil, il tient la boutique selon le recensement de 1906.
  • Années 1910 : j'ai eu la chance de retrouver une carte-photographie de l'époque, où la boutique porte l'écriteau "E. Grillière". Le recensement de 1911 n'est pas en ligne pour l'instant.


La boutique appartient probablement à Philogène Grillière, qui se fait appeler "Eugène". Elle est rattachée à un magasin principal situé au "27 Grande Rue" selon l'inscription de la devanture. On peut supposer qu'il s'agit de la Grande rue Notre Dame, où sont déclarées les naissances de ses quatre enfants de 1909 à 1918. L'épicerie porte le nom de "Félix Potin", une enseigne de distribution de produits alimentaires créée à Paris au XIXe siècle. Produisant ses propres produits, la marque "Félix Potin" s'est développée en France et à l'étranger, avec 20 000 dépositaires dans les années 1920. Voici une présentation de ses activités :


Présentation de la société Félix Potin dans le Journal des finances du 25 juin 1926,
 à l'occasion de l'introduction des actions Félix Potin à la cote officielle. 
Bibliothèque Nationale de France (disponible sur Retronews).

  • Années 1920-1924 : Eugène Raymond Legras et sa femme Marie Fareire tiennent l'épicerie. Ils vivent avec leur beau-père et père Etienne Fareire, ancien brocanteur originaire d'Auvergne.
  • Années 1925-1930 : Mon arrière-grand-mère, Pauline Horus, prend leur succession, et se fait photographier devant l'épicerie avec ses enfants et ses employés. Elle vient de se séparer de son époux, agriculteur, et prend ce commerce pour pouvoir subsister à ses besoins. Selon le recensement de 1926, elle a une domestique, Alfrédine Cheminelle, âgée de vingt-et-un ans et originaire comme elle de Mesnières-en-Bray. Elle quitte l'épicerie avant son remariage avec Alphonse Lubias en 1931.
  • Années 1930-1940 : Je n'ai pas pu consulter les recensements des années 1930 pour connaître les occupants suivants. La vie de l'épicerie prend fin brutalement lors de la Seconde Guerre Mondiale : les bombardements du 7 juin 1940 détruisirent 80 % de la ville.

La localisation de l'épicerie

Située sur l'axe principal du centre ville, la rue Saint-Pierre relie le pont sur la rivière Béthune à la rue Fausse Porte. Elle longe l'église Saint-Pierre, première église de la ville, dont les murs restants ont été transformés en habitation. Elle devient la "Grande rue Saint-Pierre" au début du XIXe siècle, à l'image de la "Grande rue Notre-Dame" ou de la "Grande rue Saint-Jacques", car ces rues étaient situées sur la route nationale de Rouen à Saint-Omer (RN 28).

CPA Eglise Saint-Pierre de Neufchâtel
L'ancienne église Saint-Pierre de Neufchâtel au début du XXe siècle.

Des plans anciens sont conservés aux archives départementales et l'un d'eux comporte une numérotation où l'on peut identifier le n°43 indiqué sur les cartes postales de la boutique.

Plan du centre ville de Neufchâtel-en Bray, 1ère moitié du XIXe siècle.
Archives départementales de Seine-Maritime (3P3 2220).

Les cartes postales du début du XXe siècle permettent d'avoir des vues des façades de la rue. 

Grande rue Saint-Pierre, carte postale ancienne.

Grande rue Saint-Pierre vue de la place des Boucheries, carte postale ancienne.

En comparant avec les photographies de l'épicerie, on peut localiser une maison qui correspond, située entre deux maisons de briques, avec une façade blanche, une devanture commerciale au rez-de-chaussée, et des renfoncements en demi-lune caractéristiques au-dessus des fenêtres. La numérotation n'a du coup rien à voir avec celle du plan cité précédemment.

Carte postale du début du XXe siècle.

La physionomie de Neufchâtel est totalement changée après les destructions de la Seconde Guerre Mondiale. L'épicerie semble être encore debout sur la carte postale ci-dessous.

Rue Saint Pierre de Neufchâtel détruite
La Grande rue Saint-Pierre avant et après les bombardements, carte postale.

La maison est détruite par la suite pour laisser place à un pont-route, conformément au plan de reconstruction du centre-ville conçu par l'architecte urbaniste Robert Auzelle. La Béthune est détournée et ce pont-route, qui conserve le nom de "Grande rue Saint-Pierre", permet de surmonter la voie ferréeSeule est conservée une maison de la fin du XVIe siècle, devenue le musée des Arts et Traditions Populaires Mathon Durand.

A la place de l'épicerie : la Grande rue Saint-Pierre actuelle.

Une épicerie des années 1920

Voici la carte-photo datant de 1925 environ, avec mon arrière-grand-mère Eugénie :

Photographie de l'épicerie vers 1925

Elle pose sur le pas de porte de la boutique avec ses enfants Lucien et Antoinette. Le magasin porte les écriteaux « épicerie de choix » sur un fond marbré et, en biais entre les deux fenêtres, « Legras Fare[...] » pour « Legras Fareire », les noms des épiciers qui tenaient précédemment le magasin.

Le commerce relevait à la fois de l’épicerie et de la droguerie, vus les produits et les publicités mis en vitrine, qui nous permettent d’évoquer quelques marques célèbres de l’époque. Je les ai retrouvés dans les publicités parues  dans les journaux, ou dans les objets publicitaires (affiches, buvards, plaques métalliques…) mis en vente sur les sites d'enchères en ligne.
  • le Viandox :
Sur la porte d'entrée est affichée une publicité pour le viandox. Cette sauce a été mise au point par Justus von Liebig, chimiste allemand qui créa la Liebig's Extract of Meat Company (LEMCO) en 1865 à Londres. Elle est lancée au début des années 1920 en France. A base d’extrait de viande, de sel et d’arôme, elle est utilisée dans la cuisson des viandes, du riz, des pâtes et des légumes ou comme condiment dans la vinaigrette.

Publicité pour le viandox
Publicité pour le viandox, extraite du journal L'Ere Nouvelle du 13/01/1926. 
Bibliothèque Nationale de France (disponible sur Retronews).
  • les produits d’entretien « Flambo » :
Sur les portes vitrées, deux affichettes portent les marques de produits d’entretien pour la cuisine : « cordon bleu » pour les fourneaux noirs et « mecano » pour faire briller le cuivre, tous deux de la marque « flambo ».

Buvard Flambo
Ancien buvard à l’effigie des produits d’entretien Flambo.
  • la lessive et le savon Lux :
En bas de la vitrine de droite se trouvent des boites de lessive Lux. Lux est une marque internationale créée par Lever Brothers en 1899.

Publicité pour la lessive Lux parue dans le Courrier de Saône-et-Loire du 26/09/1929. 
Bibliothèque Nationale de France (disponible sur Retronews).
  • le cacao Blooker :
A gauche, on peut voir des boîtes de cacao Blooker, empilées les unes sur les autres. Blooker est l’un des plus anciens producteurs de cacao, de nationalité hollandaise.

Publicité extraite du Petit Marseillais du 04/12/1929. 
Bibliothèque Nationale (disponible sur Retronews). 

  • le chocolat Vichy :
Enfin, à gauche se trouve aussi une affichette pour le chocolat Vichy.

Publicité pour le chocolat Vichy dans Le Petit Parisien du 3 juillet 1921.
Bibliothèque Nationale de France (disponible sur Retronews).

On voit aussi à travers la vitrine des plumeaux et des lés de papier peint à motifs floraux ou avec des personnages.
    

Autres pistes pour compléter l'histoire de la boutique : les recensements qui ne sont pas encore disponibles en ligne, les commerces listés dans l'Almanach du Pays de Bray, des plans de Neufchâtel au début du XXe siècle, le fonds des dommages de guerre 1939-1945...    A suivre...

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