Henriette : un prénom "illégal" ? {Challenge AZ}

Lettrine H Henriette

Avec la lettre H pour le prénom Henriette, je m'éloigne un peu de mes ancêtres pour me pencher sur une affaire du début du XXe siècle que j'ai découverte lors de mes recherches sur le choix des prénoms.
Illustration : Portrait d'Henriette de France, Reine d'Angleterre par Jonas Suyderhoff d'après Van Dyck, XVIIe siècle. Bibliothèque Nationale de France (disponible sur Gallica). 

L'affaire du prénom "Henriette"

Le quotidien Le Matin du 11 novembre 1907 relate un fait divers étonnant sur un père de famille qui s'est vu refuser le choix du nom Henriette pour sa fille :

L'affaire du prénom Henriette
Le Matin du 11 novembre 1907. Bibliothèque Nationale de France (disponible sur Retronews). 

L'histoire est rapidement reprise dans de nombreux journaux ; on trouve une cinquantaine d'articles plus ou moins longs à son sujet dans les collections de périodiques de Retronews. 

Mairie du IIe arrondissement de Paris
La mairie du IIe arrondissement de Paris, où s'est déroulée l'histoire. 
Carte postale du début du XX
e siècle (Geneanet).

Les journalistes prennent plaisir à décrire l'attitude inflexible et ridicule de l'agent d'état civil qui refuse d'enregistrer un prénom courant, qui devient par conséquent un prénom subversif et interdit. Ils s'amusent du caractère saugrenu de la situation, puisque l'agent présente au père un vieux répertoire comprenant des prénoms autorisés mais improbables telles que Hérondine ou Humilité.

Extrait du Journal du 20 novembre 1907, article intitulé "La Gaîté de la loâ".
Bibliothèque Nationale de France (disponible sur Retronews).

Quelques jours après l'incident, le père a finalement gain de cause, après un recours devant le Procureur de la République.

La Petite République du 12 novembre 1907. 
Bibliothèque Nationale de France (disponible sur Retronews). 

Voici l'acte de naissance d'Henriette établi trois jours après sa naissance :

Naissance de Marie Henriette Bizeau
Archives de Paris.

Contrairement à ce qui est indiqué dans les journaux, son nom s'orthographie Bizeau et non Bizot. C'est la première enfant du couple François Paul Marie Bizeau et Anne Eugénie Rapeau, qui se sont mariés en février 1907 à Saint-Ouen. Et le nom "Marie Henriette" est bien directement inscrit sur le registre d'état civil, sans mention des réticences des officiers de l'état civil. 

La liberté du prénom

La liberté du prénom
Titre du Petit Troyen du 8 décembre 1907. 
Bibliothèque Nationale de France (disponible sur Retronews). 

L'"affaire du prénom" (selon le Petit Parisien du 6 décembre 1907) a des répercutions politiques, entraînant la remise en cause de la loi du 11 Germinal an XI.

Affaire du prénom Henriette
Le Radical, 2 décembre 1907.
Bibliothèque Nationale de France (disponible sur Retronews). 

A la Révolution, après la mise en place de l'état civil en l'an II, les citoyens sont libres dans le choix des prénoms, qui n'est plus contrôlé par l'Eglise ; certains font preuve d'inventivité en choisissant des noms de valeurs révolutionnaires ou de personnages contemporains. Le 11 Germinal an XI (1er avril 1803), sous le Consulat, une nouvelle loi est mise en place pour réguler le choix des prénoms : "les noms en usage dans les différens calendriers, et ceux des personnages connus de l'histoire ancienne, pourront seuls être reçus, comme prénoms sur les registres de l'état civil destinés à constater la naissance des enfans; et il est interdit aux officiels publics d'en admettre aucun autre dans leurs actes. Toute personne qui porte actuellement comme prénom, soit le nom d'une famille existante, soit un nom quelconque qui ne se trouve pas compris dans la désignation de l'article précédent, pourra eu demander le changement, en se conformant aux dispositions de ce même article." La liberté de choix est donc restreinte, sans que les officiers d'état civil chargés d'appliquer cette loi aient une liste ou des ouvrages précis auxquels se référer pour identifier tous les prénoms acceptés comme religieux ou historiques.
Edouard Lévy, juriste qui publie plusieurs articles sur le sujet des prénoms dans le journal La Loi dans les années 1910-1920, relève les erreurs commises dans les actes d'état civil sur les prénoms et explique que les officiers d'état civil n'ont pas forcément toutes les connaissances pour pouvoir vérifier l'existence des prénoms.
Pour les aider, l'imprimeur Paul Dupont édite une brochure "Prénoms pouvant être inscrits sur les registres de l'état civil destinés à constater les naissances conformément à la loi du 11 germinal an XI" en 1858. Elle est rééditée en 1865, cette fois-ci accompagnée d'une recommandation du Ministère de l'Intérieur "approuvant que ce manuel fût signalé à MM. les fonctionnaires administratifs par la voie du Bulletin officiel". C'est cette liste que fustigent les journaux suite à l'affaire du prénom Henriette. Ils constatent que certains prénoms à la mode sont totalement absents (Henriette, Juliette, Adrienne...), et du coup pourraient être considérés comme illicites, et ils s'amusent à citer les prénoms les plus saugrenus comme Hunigonde ou Nymphodore basés sur des noms de saints obscures.

Trois propositions de loi sur la question des prénoms ont été déposées suite à l'affaire.

Jean-Pierre Sabaterie
Extrait de la gravure "Députés médecins". BIU Santé de l'Université de Paris Descartes.

  • D'abord, c'est le député du Puy-de-Dôme Jean-Pierre Sabaterie, de la gauche radicale, qui souhaite abroger l'article 1er de la loi du 11 Germinal an XI. Son leitmotiv est la liberté du prénom. La nouvelle loi obligerait l'officier de l'état civil à accepter tous les prénoms choisis par le déclarant : "Est légal et devra être obligatoirement inscrit sur les registres de l'état civil tout prénom donné par le déclarant à un nouveau né."

Le Matin du 1er décembre 1907. 
Bibliothèque Nationale de France (disponible sur Retronews).

Pour le journaliste républicain Lucien Victor-Meunier (article paru dans Le Petit Troyen du 8 décembre 1907 - Retronews), la question des prénoms se rattache aux principes de liberté et de laïcité de la République. Il estime que l'abrogation de cet article suit les dispositions prises dans la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat du 9 décembre 1905. Il finit sur : "croyons-nous, c'est déjà présenté - qu'un scribe quelconque opposât son véto à ce grand nom de : France, sous prétexte qu'il ne figure pas dans le calendrier des saints ?" 
  • Le député de la Seine Paul Magnaud formule une proposition de loi pour élargir le choix des prénoms possibles, excepté les prénoms à signification injurieuse ou de nature à nuire à l'enfant.
  • La troisième proposition, qui émane des députés Théodore Reinach, Guillaume Chastenet, Maurice Collin et Jeannerey, vise à permettre le changement de prénoms, jusque là interdit par la loi. Les français majeurs dont le prénom est ridicule, cacophonique ou socialement préjudiciable, pourraient demander à en changer selon le même procédé prévu par la loi du 11 Germinal pour le changement des noms de famille.
Ces trois propositions n'aboutiront pas avant la seconde moitié du XXe siècle. La loi révolutionnaire reste en place, complétée par la jurisprudence qui autorisé les prénoms consacrés par l'usage, mais l'autorisation de choisir un prénom original dépend encore de la latitude des officiers d'état civil. 
  • La loi du 8 novembre 1955 introduit la possibilité de modifier le prénom par jugement du tribunal civil (procédure simplifiée par la loi du 16 novembre 2016 qui permet à l'officier d'état civil de faire les démarches). 
  • La circulaire ministérielle du 12 novembre 1966 met en place une procédure de saisie du tribunal de grande instance en cas de litige sur le prénom. 
  • C'est la loi du 8 janvier 1993 qui abroge l'article 1er de la loi du 11 Germinal an XI en affirmant le principe de la liberté du choix des prénoms par les parents. L'officier de l'état civil peut saisir le procureur de la République lorsque le ou les prénoms ou l'un d'eux lui paraissent contraires à l'intérêt de l'enfant ou au droit des tiers à voir protéger leur patronyme.
  • Quant à l'Eglise catholique, elle abandonne l'obligation de choisir le nom de baptême parmi ceux des saints lors de la réforme de Vatican II, en 1969.

Sources :
  • Retronews pour tous les articles.
  • La Question des prénoms, série d'articles publiés par Edouard Lévy dans la Loi de 1912.

Commentaires

  1. Quelle histoire, c'est vraiment cocasse !

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    1. Oui :) et j'adore la façon dont les journaux traitent l'"affaire" à l'époque...

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  2. Cela commence par un article de presse bien tourné, engrenage administratif !
    Article de fond sur le sujet du choix du prénom, bravo
    ,

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  3. Voilà une histoire incroyable, mais bien documentée donc intéressante.

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    1. Vive Retronews pour suivre dans les journaux ce type d'histoire !

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  4. Étonnante histoire que cette affaire « Henriette » ! Un billet très intéressant.

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