Florence, une naissance illégitime en 1696

L’Accouchement, gravure d'Abraham Bosse, BNF, vers 1633.

En 1696 a lieu un baptême particulier à Frettencourt, un petit village situé dans le département de l'Oise.


Archives départementales de l'Oise, 3E347/12.

[Le douziesme jour de juillet mil six cent quatre vingt saize Magdelaine Le Vasseur fille de Guillaume de la parroisse d’Ovillier est accouchée d'une fille dans ledit village d’Ovillier qu'elle a déclaré à Florence Desné/Desvé et autres, laquelle Desné est matrone ordinaire dudit lieu, et dit qu’elle estoit du fait de Louys Le Roy de ma parroisse et l’estante venue apporter en madite paroisse et la trouvante debille, je l’ay baptizée ayant pour parain Maitre Charles Fumechon sergeant demeurant à Gaillefontaine et pour maraine ladite Desné matrone soussignez avec moy curé de Frettencourt, qui a esté nommée Florence le 13e dudit mois et an.] (transcription réalisée avec l'aide du forum de Geneanet)

Le baptême de Florence

Le curé de Frettencourt porte sur les fonts baptismaux une enfant illégitime née à Auvilliers, village situé à une vingtaine de kilomètres de sa paroisse.

Il lui confère le baptême en raison de son état de grande faiblesse, la qualifiant de "débile", terme qui désigne alors un nourrisson fragile ou chétif. La présence de deux témoins venus attester officiellement sa naissance et sa filiation a probablement également pesé dans la décision du prêtre de procéder sans délai à la cérémonie.

Qui est Florence Desné, matrone ordinaire ?

L’enfant est présentée par Florence Desné, désignée dans l’acte comme la "matrone ordinaire" ayant assisté Magdeleine Le Vasseur lors de son accouchement. Devenue sa marraine, elle lui transmet son prénom.

Selon le Dictionnaire de l’Académie française de 1694, la matrone est la "sage-femme qui accouche les femmes". Généralement mariée et mère de plusieurs enfants, elle a été reconnue par les femmes de la communauté pour son expérience et son aptitude à les accompagner lors des naissances. Bien qu’elle ne dispose d’aucune formation médicale, elle possède un savoir empirique transmis de matrone en matrone. Elle connaît notamment les formules du baptême qui lui permettent de pratiquer l’ondoiement des nouveaux-nés trop faibles pour être conduits jusqu’à l’église.

Lorsqu’il s’agit d’un enfant illégitime, la matrone joue également un rôle de témoin : elle atteste sa présence à l’accouchement dans les registres paroissiaux et doit interroger la mère pendant les douleurs de l’accouchement afin qu’elle révèle l’identité du père. C'est peut-être ce qui est arrivé ici.

Difficile de retrouver la trace de cette matrone dans les registres des environs, assez lacunaires. J'ai trouvé la mention d'une Florence Desvé, épouse de Nicolas Toussard, décédée avant le remariage de son mari en 1706 à Ormesnil-en-Bray, village situé à quelques kilomètres d'Auvilliers.

Qui est Charles Fumechon, sergent ?

Charles Fumechon, le parrain, est désigné comme "sergent". Originaire de Neufchâtel-en-Bray, il réside à Gaillefontaine depuis son mariage avec Antoinette Matte.

Selon le Dictionnaire de l’Académie française de 1694, le sergent est un "officier de justice dont la fonction est de donner des exploits, des assignations, de faire des exécutions et des contraintes". Nommé par un bailli, un prévôt ou un sénéchal, il est chargé de faire appliquer les décisions de justice au nom du roi ou du seigneur local.

La présence de Charles Fumechon en qualité de sergent souligne le caractère officiel de la présentation de l’enfant illégitime dans la paroisse de son père. Il agit vraisemblablement au nom de l’une des juridictions compétentes : soit le bailliage-vicomté de Neufchâtel-en-Bray, juridiction royale, soit la justice seigneuriale de Gaillefontaine. Il est donc probable que Charles Fumechon ait reçu la déposition que la matrone était tenue de faire à la suite de cette naissance illégitime, afin de contraindre le père à assumer ses responsabilités dans la prise en charge de l’enfant.

Qui est Magdelaine Levasseur, la mère de l'enfant ?

Là encore, les archives livrent peu d’éléments permettant de reconstituer son parcours.

Magdelaine Le Vasseur est mentionnée comme fille de Guillaume Levasseur. Or, un Guillaume Levasseur est effectivement attesté à Auvilliers. Époux de Françoise Séré, il est le père de plusieurs enfants, bien que les lacunes des registres paroissiaux ne permettent pas d’en établir la liste complète. Il meurt en 1713 à quatre-vingt-dix-sept ans.

Une seule occurrence du nom de Magdelaine Levasseur a été trouvée à Auvilliers : en 1699, elle est la marraine de Marie Madeleine Micoin, fille de François Micoin et de Jeanne Vasseur. Si cette identification est correcte, Jeanne Vasseur est aussi la fille de Guillaume Levasseur et Françoise Séré, ce qui ferait de la jeune baptisée sa nièce. Cette hypothèse demeure toutefois à confirmer.

Que devient Florence ?

Florence prend le nom de son père. On peut supposer qu'elle est remise à sa mère par la matrone, tandis que son père est tenu de subvenir à ses besoins ; à moins qu'elle soit placée en nourrice par son père.

Il faut attendre près de quarante ans pour la voir réapparaître dans les registres, à l'occasion de son décès à Criquiers. Restée célibataire, elle est inhumée en présence de ses demi-frères et du mari de sa demi-sœur. L'acte d'inhumation rappelle alors sa condition de « bâtarde ».

Archives départementales de la Seine-Maritime, 4E876.

Sources :

  • Dictionnaire de l'Adacémie française de 1694 (disponible sur Atilf)
  • Définition de "sergent royal" dans l'Encyclopédie de Diderot, volume 30, 1780 (disponible sur Google Books).

Quelques sources bibliographiques sur les matrones :

  • Dion Laetitia dir., Gargam Adeline dir., Grande Nathalie dir., Henneau Marie-Elisabeth, Enfanter dans la France d’Ancien Régime, Artois Presses Université, 2020 (Artois Presse Université).
  • Gélis Jacques, "Sages-femmes et accoucheurs : l'obstétrique populaire aux XVIIe et XVIIIe siècles", Annales, 1977 (32-5), pp. 927-957 (disponible sur Persée).
  • Podcast "Les accoucheuses traditionnelles", série Naître, France Inter, par Zoé Varier avec Jacques Gélis, première diffusion le 28/06/2024 (disponible sur Radio France).

Quelques sources bibliographiques sur les enfants illégitimes :

  • Gourdon Vincent, Robin Isabelle, "Le baptême des illégitimes, XVIe-XXIe siècle" Bâtards et bâtardises dans l’Europe médiévale et moderne, Presses universitaires de Rennes, 2016 (disponible sur Open Edition).
  • Lottin Alain, "Naissances illégitimes et filles-mères à Lille au XVIIIe siècle", Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 17 N°2, Avril-juin 1970. pp. 278-322 (disponible sur Persée).
  • Voir mon article sur la naissance de Pierre Paul, enfant illégitime pour lequel la déclaration de grossesse a été conservée dans les archives.

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